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Black Country, New Road

Art rock — Royaume-Uni

Ce pourrait être le titre d'un film du regretté David Lynch. Sa bande-son, aussi… Celle d'une route tortueuse qui plonge dans l'obscurité. Black Country, New Road a en effet un scénario aussi difficile à suivre que fascinant, qui s'est ouvert en 2021 sur une scène d'exposition magistrale : For the first time plongeait l'auditeur dans la black lodge de l'art rock, une capsule aux contours flous décorée de cuivre et dans un sentiment d'urgence inquiétant. Le storyboard s'illuminait ensuite en ralentissant le tempo des images et débouchait sur l'un des plus beaux albums de l'année suivante, tout simplement. Et comme il fallait un twist pour encore égarer le spectateur, les Londoniens ont tout simplement fait disparaître leur charismatique chanteur de leur plan de travail. Comment vont-ils se sortir de cette nouvelle péripétie ? Les chanceux qui ont assisté à leur première partie de Nick Cave sur sa tournée récente vous le diront : très bien. Mais NO SPOILER PLEASE.

Dombrance

Électro — France

 

Disco, électro et cinquième république : kamoulox ! Dombrance fait mieux que David Pujadas dans le name dropping politique dans un projet d'autant plus fou qu'il fonctionne à la perfection. En confectionnant des hymnes dansants en s'appuyant sur des figures d'hommes et de femmes politiques, idée post-moderne s'il en est, Dombrance a ni plus ni moins créé un nouveau référentiel. "Et toi, t'es plutôt Poutou ou Fillon ? - Je préfère la basse ronde de Taubira !", voilà le genre de réflexions qu'ouvre la République Électronique du producteur français, qui a littéralement obsédé les dancefloors avec ses chants élyséens et son sens de l'absurde. Dombrance fait plus que citer à la volée les politiques, il les enrobe d'onguents savoureux pour qu'enfin, chacun s'empare de la chose publique.

Los Bitchos

Cumbia psych — Royaume-Uni

Emparez-vous d'une carte postale d'Uruguay, d'un léger psychotrope, d'un blouson en cuir siglé Ramones et de patchs délavés, injectez tout ça dans une IA bien paramétrée et vous obtiendrez un précipité pas très loin de la musique des Los Bitchos. Les Londoniennes Serra, Nic, Josefina et Agustina n'ont eu besoin que de mélanger leurs cerveaux et leurs pulsions pour générer une iconoclaste fusion cumbia psyché pop et des hymnes solaires au cosmopolitisme. En cela, Los Bitchos voisine avec Khruangbin et Altın Gün dans sa faculté à inventer un langage inédit à partir de matériaux a priori dépareillés. Alex Kapranos a mis son élégant grain de sel dans la production et voilà le quatuor lancé à la poursuite de ce qu'aucune IA ne pourra jamais atteindre : le cœur des foules.

Bambara

Noise rock — États-Unis

La cohérence cardiaque est un état psychophysiologique servant à réduire le stress en équilibrant nos systèmes sympathique et parasympathique à l'aide d'un exercice de respiration. Le son de Bambara vibre lui aussi sur l'une de ces fréquences au nom compliqué qu'on trouve dans les troisième ou quatrième paragraphe d'une page Wikipedia savamment entretenue. Puisque l'on parle de rock et pas de développement personnel, on dira simplement que ça pue l'évidence et que ça sonne grave. Les deux jumeaux qui y tiennent le chant, la guitare et la batterie sont peut-être pour quelque chose dans la cohérence qui se dégage du trio de Brooklyn. Le dégradé de noir à la Pierre Soulages qu'empile Bambara sur quatre, bientôt cinq albums, prend des formes variées - shoegaze, noise, post-punk - et a projeté son ombre sur les tournées d'Idles et de Gilla Band, et dans la bande-son de Peaky Blinders. Sa cohérence est bien cardiaque : elle coupe le souffle.

Yard Act

Post-punk — Royaume-Uni

Leeds se trouve à quelques miles près en plein milieu de la Grande Bretagne, à mi-chemin de Londres et d'Édimbourg. Si l'on émet l'hypothèse que l'île est concave (pas plus conne que la Terre plate), alors on peut comprendre comment toutes les meilleures idées ont coulé sur les tronches des quatre lads de Yard Act, James, Ryan, Sam et Jay. La prestance dandy de Jarvis, le post punk sautillant, les facéties des Talking Heads, jusqu'au disco aux OGM de LCD Soundsystem, déversés après cristallisation et par entonnoir dans The Overload, le premier album le plus sensationnel de 2022, oeuvre de ces jeunes effrontés du siphon que Le Monde avait auréolé de "meilleure bande-son des années Boris Johnson". Un proto-disco-punk effectivement échevelé, validé par Sir Elton et encore fraîchement décoiffé sur un nouveau titre plus-british-tu-meurs : The Trench Coat Museum.

Mezerg

Électro — France

Les moins de cinquante ans devront certainement googler Rémi Bricka pour découvrir combien d'instruments peut maîtriser un seul musicien en même temps. Accompagné de ses colombes, cet homme-orchestre promettait la vie en couleurs. C'était avant la création des Zénith et même l'apparition du CD. Dans sa version contemporaine, "homme-orchestre" se dit Mezerg, et si les couleurs ont un peu disparu du paysage, les rythmes se sont accélérés. Le Bordelais a ni plus ni moins inventé son art, un piano augmenté de sons électroniques, de percussions et d'un thérémine. Naïvement, il a appelé ça Piano Boom Boom et c'est naturellement que les couleurs en jaillissent et que les colombes s'envolent. Qui a dit que c'était mieux avant ?

Papier Tigre

Math rock — France

Les émissaires nantais de l'oxymore saturé reviennent après six années d'absence. Même si leurs cartes postales envoyées (balancées!) depuis la Colonie de Vacances ont pu combler certains appétits, la fougue des Nantais n'avait plus été ressentie depuis un temps reculé où le Professeur Raoult menait ses petites expériences sereinement. Des expériences, c'est bien la promesse de Papier Tigre, en savants dosages de math rock, de giclées fugaziennes et de pop noisy. Pour les vingt ans de Murailles Music, la maison (en granit) des musiques curieuses, les trois de Papier Tigre reprennent donc la route, ce qui constitue une bonne nouvelle à ajouter à la case trop déserte des bonnes nouvelles.

Etienne de Crécy

French touch — France

La french touch a une date de naissance (le début des années 90) mais quand s'est donc terminé son âge d'or ? A la séparation des Daft Punk ? Quand tout le monde est devenu DJ ? Les cérémonies olympiques cet été ont pu ressembler à une panthéonisation de l'électro française, mais si Etienne de Crécy était au casting, ça n'était pas pour ambiancer un enterrement : lui qui signa sans doute l'acte de naissance de la french touch avec Motorbass est devenu malgré lui une sorte de patron du syndicat des producteurs de musique électronique du pays. En bon meneur, Etienne ne s'est jamais endormi sur ses nombreux lauriers, renouvelant sans cesse son art et marquant l'histoire du "live" avec des scénographies ahurissantes. Tant qu'Etienne de Crécy portera la flamme, la french touch brillera.

Bagarre

Pop/club — France

Bagarre est leur nom, et le club est leur royaume. Ils sont rares, les derniers défenseurs de la musique de club. Les festivals géants se sont octroyés le quasi monopole de la communion des masses, mais il reste aux dancefloors clos le panache d'une certaine utopie politique égalitaire dans laquelle les corps vibrent à l'unisson. C'est ce penchant libertaire que célèbrent les cinq Parisiens de Bagarre, obnubilés par la volonté de ne faire qu'un le temps d'une soirée, d'un concert. Leur premier EP, réinvention du baggy sound, sonnait il y a dix ans comme une révolution. Le Club C'est Vous, troisième album """de la maturité""", recèle des perles peut-être un peu plus désabusées, mais toujours aptes à mettre le monde sur pause en invoquant la pop, les musiques électroniques et la symphonie chorale des voix.

The Limiñanas

Psych rock — France

 

Marie et Lionel Limiñana ont dans leur répertoire téléphonique de quoi faire un sacré banquet amical : Laurent Garnier, Emmanuelle Seigner, Brigitte Fontaine, Etienne Daho, Bertrand Belin ou encore Anton Newcombe du Brian Jonestown Massacre ont tous succombé au charme fou du rock psychédélique des Perpignanais. Fait assez rare pour des Français, c'est aux Etats-Unis que ces deux-là ont d'abord trouvé une reconnaissance avant d'enfin écumer les salles et festivals en leur pays. C'était il y a une dizaine d'années et depuis, les Limiñanas n'ont cessé d'exciter le cercle grandissant des amateurs de guitares fuzz. La connexion catalane - certains diront surréaliste - qui lie le couple à Pascal Comelade a encore accouché d'une merveille instrumentale où le riff règne en maître et abrège tous les débats sur la soi-disant agonie du rock. Perpignan centre du monde !

Gwendoline

Cold wave — France

Connaissez-vous le paradoxe de la cold wave ? Dans un monde parfait, les rythmes froids et lancinants qui labourent des sarcasmes désignant la médiocrité du monde n'existeraient pas. Et donc, ça ne serait pas un monde parfait. Gwendoline n'existerait pas dans un monde parfait, et cette assertion suffit à se satisfaire de ce bas-monde souvent bas du front. Les plus sordides endroits peuvent devenir les plus chaleureux, c'est la leçon que les rejetons de Joy Division nous récitent depuis près de 50 ans. La shlag wave développée avec une élégante nonchalance par le duo rennais transpire de cette si désirable morosité, trempée dans les galères du quotidien et les petites emmerdes. Très salée, très froide et très lucide : c'est une mer houleuse que charrie Gwendoline, désormais dans le giron Born Bad Records, et malgré tout ça on a très envie de s'y baigner.

French Cowboy & the One

Blues électronique — France

La pandémie et son cortège de réflexions sur l'essentiel et le superflu ont failli avoir raison des ambitions artistiques de Federico Pellegrini, un temps décidé à "fabriquer des choses, des chaises, des tables". Mais comme dans tout bon western, le French Cowboy s'est finalement remis en selle : à écrire. Depuis la fin des années 80, l'ambition artistique affichée par l'ex leader des magnifiques Little Rabbits est de "tuer la musique du père, la renouveler, et d'écrabouiller l'accordéon". De musette il est en effet très peu question dans cette trajectoire singulière débutée voici dix ans sous l'alias French Cowboy and The One et qui s'orne d'un nouveau détour. Sur son troisième album intitulé Niente ("rien" en italien"), il est bien question de tout, et surtout de rien. Accompagné d'Eric Pifeteau, ex-Rabbit lui aussi, Federico dégaine un blues électronique libérateur dans un duel au soleil couchant sur dancefloor que seul Rebotini oserait affronter et dont Katerine serait le juge-arbitre.

Kalika

Hyperpop — France

Le propre des plus élégantes parures ne serait-il pas, sous leur empilement de couches et leurs facéties couturières, de préserver l'identité naturelle de son porteur ? Sous des aplats synthétiques criards et des fantaisies vestimentaires qui donnent enfin raison aux spéculations de nos ancêtres sur la mode du 21e siècle, Kalika parvient à faire dominer, voire même surbriller, le caractère effronté d'une enfant du siècle et le raffinement trempé dans l'acide de sa voix d'ange. Avec Adieu les monstres, son premier album, la jeune Avignonnaise se poste avec panache en tête de cortège des énergies juvéniles les plus coriaces : féminisme en adresses directes, liberté de ton décomplexée et histoires de cul banales ou bien regrettables. Le personnage Kalika, façonné par Tik Tok et la télé-réalité, est une œuvre ; il reflète sans la déformer l'artiste qui s'y love, pour transformer ses émotions en chansons à la portée grandiose. Avant on appelait ça "de la pop". En 2023, garnie des dimensions virtuelles de nos vies et de la vitesse des réseaux, elle est devenue "hyperpop". Kalika n'a pour l'heure aucune concurrence sur ce terrain.

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©2021 par Mathieu Dauchy.

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